mercredi 22 février 2017

Soeurs de sang (roman feuilleton): Episode 2


 
 
Alcides se réveille en sursaut. L’image d’un rêve stagne au-dessus de lui. Une femme est étendue. Une fumée s’échappe de sa tempe gauche. Une longue bouffée de couleur pourpre. Sa tête repose sur un écrin de cheveux noirs. Les yeux sont clos. Le visage est serein. Un sourire scelle ses lèvres. Elle est nue. Et cette nudité paraît lointaine, inaccessible au désir, en marge des sentiments humains, comme le corps d’une noyée que préservent les eaux calmes. Une luminosité court à fleur de peau, comme si elle remontait vers la surface, émergeait dans un jour radieux. L’hémorragie se poursuit, elle n’en finit pas de se vider de cette humeur trouble. Le rêve prend la forme d’un ruban qui se détache et ondule dans le vide en crevant l’écran de la lumière.

Il se lève. Il se précipite sur le balcon. C’est un jour d’octobre, terne comme les autres. Il regarde le parc et les arbres encore engourdis par la brume. La place est déserte et le dessin à la craie garde encore ses couleurs en filigrane.
Sibylle… Est-elle encore en vie ? Il n’a pas rêvé d’elle, mais de l’autre, celle qu’il ne reverra sans doute jamais. Il revient à l’intérieur et saisit le téléphone portable de la jeune fille qui est resté sur la table de la cuisine.
« Vous avez un nouveau message. »
 « Elle s’appelle Sibylle Vanel. Elle attend que vous lui rendiez son smartphone. Hôpital de la zone ouest, soins continus de chirurgie, neuvième étage. »
 Le numéro de l’expéditeur n’est pas celui de l’homme qu’il a appelé hier soir. Il le trouve dans la liste des contacts, sous le nom de Tamara. Sans doute une amie.

C’est jeudi. Il a cours à la fac, mais il décide de ne pas y aller. L’hôpital de la zone ouest se trouve à l’autre bout de la ville. Il ne s’y est jamais rendu auparavant. S’il n’y a pas trop de circulation, il pourrait y être assez rapidement avec son scooter. Il répond : « J’arrive dans une demie heure. »

 La matinée est déjà bien avancée quand il parvient dans le hall principal de l’hôpital. En passant devant le kiosque à journaux, il aperçoit les gros titres sur les manchettes : « Acte barbare dans un café », « le terrorisme atteint notre cité ».
Machinalement, il s’arrête et scrute l’étalage des couleurs sur la devanture du marchand. Il s’attarde un instant devant l’étagère des boîtes de chocolat. Certaines ont déjà leur emballage cadeau. La boutique d’un fleuriste se trouve juste à côté. Il s’y rend, attiré par le blanc délicat d’une fleur qui se dresse dans un papier cellophane. Une orchidée. Il se décide à l’acheter.
Le téléphone de Sibylle se met à sonner au moment où il quitte la boutique. Il s’arrête, affolé. L’écran affiche le même numéro, codé sous le nom de Tamara. Il reste immobile, pétrifié, comme si une voix allait l’assaillir subitement au milieu de cette foule indolente. Un enfant le bouscule en entraînant sa mère à sa suite vers le rayon des bandes dessinées. Son enthousiasme le tire de sa torpeur.
- Ah, vous vous décidez enfin. J’ai cru que vous n’alliez jamais répondre… Etes-vous déjà arrivé ? Je voulais vous dire d’attendre en bas. Mais... Je vous vois ! Retournez-vous. Vers la cafétéria. Une fille avec un manteau rouge.
Il situe immédiatement la femme qui est assise seule à une table ronde. Une brune au teint pâle qui le scrute intensément de ses yeux verts, sans sourire, sans desserrer les lèvres. Elle ne lui laisse pas le temps de se présenter :
- Tamara… Mais je suppose que vous connaissez déjà mon prénom. Je suis une amie.
Ils ne se serrent pas la main. Alcides finit par s’asseoir sans y être invité. Ils s’observent mutuellement. Elle ressemble à une secrétaire de direction, avec une coupe au carré, de longues mèches qui épousent la courbe de son visage. Un mélange de charme et d’austérité. Il attend qu’elle le questionne.
- Je pense qu’il vaudrait mieux que vous ne montiez pas la voir… Je devrais être au travail, mais j’ai pu me libérer. Vous aussi ?
- J’ai séché les cours de la fac.
Elle lève un sourcil étonné.
- Enfin, j’étudie la philo et je suis indépendant. Je suis développeur de sites informatiques… Comment va-t-elle ?
- Elle a été opérée cette nuit. C’est sérieux. La lame a pénétré sur une dizaine de centimètres. L’intestin est perforé. Ils ont dû réséquer un bout de côlon. Il y a un risque d’infection… Et vous ?
- Ça va.
Elle l’interroge de ses yeux aux reflets d’aigue-marine. Il baisse la tête et remarque les deux tasses de café vides devant elle.
- Je peux vous offrir quelque chose ?
- Non merci.
- Tout s’est passé si vite…
- Vous étiez avec elle ?
- J’ai fait de mon mieux pour lui venir en aide.
- Je veux dire : vous étiez avec elle au moment où cela s’est passé.
- Je suis arrivé après. J’ai vu et… Je suis rentré. Elle était recroquevillée contre la paroi, dans le fond de la salle.
- Donc, elle n’était pas avec vous… Alors, avec qui ? Ce café ne se trouve pas dans le quartier où elle habite, où elle travaille. C’est à l’autre bout de la ville. Elle n’avait aucune raison de se trouver là à cette heure-ci. C'est étrange… Elle vous a remis son smartphone. J’ai pensé que vous vous connaissiez, qu’elle devait vous rencontrer là-bas… C’est ce qu’il croit aussi…
Alcides soutient le regard dubitatif de la jeune fille qui apparaît encore plus pâle.
- Alex… Ils vont se marier dans deux semaines.
- J’ai vu les assaillants sortir en trombe. Personne d’autre… Quand je suis rentré, il n’y avait que trois clients. Le… Enfin, la victime… Un vieux monsieur seul à une table. Et elle… Il y avait aussi quelqu’un près de la porte, une dame qui s’est esquivée; je n’ai pas vu son visage. Je n’ai vu personne d’autre.
- Bon… Merci… Merci de sa part. C’est une fille forte et courageuse. Je pense qu’elle se remettra vite. Mais elle a besoin de repos… Que faites-vous avec cette fleur ?
- Je… Je pensais la lui offrir.
- Elle déteste les orchidées… Allons, il ne faut pas la déranger maintenant.
Il se lève.
- Vous oubliez quelque chose.
Pour la première fois, elle lui sourit et tend la main. Il rend le téléphone portable en bredouillant une excuse.
Tamara s’éloigne en direction des ascenseurs. Elle est grande, plus grande qu’elle n’y paraissait au premier abord. Elle marche d’un pas ample à travers cette foule, cette rumeur confuse, qui semble ne pas avoir d’emprise sur sa silhouette aux contours lisses. Les portes de la cabine se referment sur elle. Il croit entendre le son d’une voix off qui l’accueille à bord. « L’ascenseur monte. »
Il retourne au kiosque et achète le journal. L’événement s’étale sur une double page. On en sait un peu plus sur l’identité des agresseurs. Un Français et un Tunisien, âgés de vingt-trois et dix-neuf ans. Ils prétendent avoir agi pour faire respecter le nom d’Allah. On a aussi publié le témoignage du tenancier du bar. Alcides s’efforce de le retrouver dans sa mémoire, mais il ne voit personne derrière le comptoir. Seulement des bouteilles alignées, intactes, renfermant des couleurs qu’une lumière caresse en profondeur. Le témoin dépeint la scène du crime. Le couteau qui frappe à répétition la gorge de la victime. Aucune mention de ce coup bas qui envoie la fille par terre, la fait rouler contre le mur. A cette lame qui reluit maintenant d’un sang mêlé. Pas d’allusion à l’autre femme qui s’éclipse et laisse son empreinte de velours. Quant au vieillard… Il est sans doute superflu de relater l’épisode de leur confrontation silencieuse après le passage de la tornade. On va jusqu’à pousser l’imaginaire dans le moindre détail en se disant qu’il a réglé sa consommation par quelques pièces sonnantes et trébuchantes.
Non, rien de tout cela. Peut-être a-t-il rêvé ? La fille qu’il vient de rencontrer pourtant est bien réelle. L’éclat de ses yeux froids parle d’une même vision, raconte la même histoire.

 Il a quitté l’hôpital. Il marche en s’éloignant du parking. Il porte toujours l’orchidée qui s’incline avec sa grâce solitaire. Son long pistil et ses pétales ouverts semblent vouloir lui chuchoter quelque chose. Il rentre à pied, se disant qu’il ira chercher son scooter un autre jour, quand il reviendra la voir. Il traverse tout le centre-ville en préservant sa fleur dans le mouvement de la foule. Lorsqu’il arrive devant chez lui, il fait une halte dans le parc. Il prend son téléphone où il a pris soin d’enregistrer le numéro de Sibylle. Il lui envoie le message suivant :
 « Alcides Forbin. Boulevard des Bastions 14, cinquième étage. »
 
Suite de l'histoire à suivre online sur le site:
Welovewords:
 
 

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