lundi 17 juillet 2017

Sur la plage des Anglais




Sur la plage des Anglais

Petite histoire de football d’un autre temps.

 

Ils sont vêtus de blanc. Entièrement de blanc. La couleur du ciel au-dessus du Rio de la Plata. Celle des maillots amples qui flottent dans le vent ou du vent lui-même, intense, insaisissable. Ils courent le long de la plage. Playa de los Ingleses… Ou peut-être Playa Malvin ou Playa Verde. Le mouvement est un souffle, une inspiration, aussi fluctuante que la brume qui se dissipe sur l’océan. Blanc comme l’écume des vagues.

Alors, j’entends la voix d’Evaristo qui se tient derrière moi… Ou plutôt derrière l’enfant de neuf ans dans lequel je me reconnais.

-  Angel Romano… José Piendibene… Carlos Scarone… Son frère, Hector… Et Alfredo Foglino, là tout devant.

Les joueurs de la Céleste. Leurs noms me reviennent, sans que j’aie à les invoquer dans ma mémoire. Les hommes ralentissent et baissent les bras devant l’océan. Ils avancent en marchant maintenant. L’un d’eux est resté en arrière. Il revient sur ses pas. Il s’accroupit sur le sable, face aux vagues. On dirait qu’il a perdu quelque chose. Un de ses camarades l’interpelle d’une voix à peine audible.

- Ia… El… Io

- Isabelino Gradin.

L’enfant sait qui il est avant qu’Evaristo ne prononce son nom. Il l’a reconnu, même s’il ne l’a jamais vu auparavant. A cause de sa peau noire.

Alors, Isabelino se redresse et déploie ses membres graciles pour s’élancer dans la direction du vent. Il parcourt à nouveau cette étendue déserte à longues enjambées, tel un oiseau marin sur le point de s’envoler.

- Il n’y a personne ici qui puisse courir le deux-cent mètres aussi vite que lui.

- Evaristo… Pourquoi est-il revenu en arrière ? A-t-il perdu quelque chose ?

- Je ne sais pas. Tu peux aller voir.

L’enfant hésite. Les hommes se sont rassemblés au bout de la plage; ils vont bientôt disparaître derrière la dune. Le ciel et l’océan se disputent cette marge d’horizon crayeux qu’ils ont laissée dans leur sillage. L’enfant s’avance. Il remue le sable du bout du pied. Evaristo l’observe et ne dit rien. Ses yeux gris, portés vers le large, semblent interroger l’infini. Il sait sans doute que le gamin ne trouvera rien, qu’il reviendra bredouille.

On se remet en route, laissant derrière soi l’océan et la vision des hommes en blanc. Cette blancheur se retrouve, écaillée, corrodée, dans les murs des cabanes de pêcheurs, des bungalows. On croise un groupe de promeneurs d’allure chic, des Anglais dirait-on. Les femmes portent des ombrelles, les hommes des bâtons sur lesquels ils accrocheront leurs vêtements pendant leur bain de mer. Evaristo soulève son panama d’un geste lent, sans détourner la tête. Peu à peu, le paysage s’ordonne, à mesure que l’on s’éloigne du terrain vague de l’océan; les dunes s’aplanissent en un sentier de sable fin, les maisons se resserrent sur une rue rectiligne où des tamariniers projettent leurs ombres. Les draps des lavandières ont remplacé les filets de pêche sur les étendages. Un peintre capte sur son chevalet quelque vision qui filtre à travers les feuillages et d’où la lumière s’égoutte encore. Des lettres noires se condensent sur des pancartes: Tienda La MillonariaHabanos Bock, siempre lo mejor

- Evaristo… Est-ce qu’ils vont gagner ?

- Je ne sais pas… Je ne sais même pas si la partie aura lieu. Il paraît que les Argentins sont bloqués de l’autre côté du Rio de la Plata.

- Et Isabelino, est-ce qu’il va jouer ?

- Comment veux-tu que je le sache ?

- Papa dit que c’est à cause des Chiliens.

- Tu te souviens de ce qui s’est passé  l’été dernier ? On leur a mis une bonne raclée, et alors ?

- Ils voulaient que le match soit annulé. Ils disaient que nous n’avions pas le droit de faire jouer des Africains. Papa dit que ce sont des mauvais joueurs.

- Isabelino Gradin est né ici à Montevideo, dans le barrio de Palermo, tout comme ses parents et ses grands-parents.

- Alors, tu crois qu’il jouera et que nous gagnerons ?

- Je ne sais pas... Il y a une chose cependant que je peux t’affirmer avec certitude. Ecoute-moi bien: Isabelino Gradin a été, avec Juan Delgado, le premier joueur de couleur noire aligné dans une compétition internationale. Ceci, Mateo, tu ne l’oublieras pas, tu t’en souviendras dans vingt ans, cinquante ans.

 

C’était un samedi matin. Je m’étais levé à l’aube, comme d’habitude, et je traînais devant la vitrine du salon de coiffure de mon père. Je m’obstinais à faire rebondir mon ballon de football contre les murs, pendant que ces messieurs débattaient à propos de choses sérieuses à l’intérieur. Les idées s’affrontaient dans une ambiance de joute chevaleresque, avec le cliquetis des ciseaux, les chromes rutilants et la poudre des blaireaux. Le combat était trop inégal, car, chez mon père, on était tous Aurinegros, supporters du Peñarol, à l’exception du vieux buraliste de la poste qui semblait prendre un malin plaisir à se faire tailler les oreilles en vantant les exploits du Nacional. Mais ce jour-là, tout le pays était rassemblé sous la même bannière. La question était de savoir si les Argentins arriveraient à temps pour disputer la finale contre l’Uruguay. La grande finale du championnat de football qui opposait les quatre fédérations d’Amérique du Sud.

C’est alors qu’Evaristo Menezes est sorti par la porte qui tintait en frottant son menton fraîchement rasé. C’était un fidèle client de mon père, respecté en tant que journaliste du quotidien El Plata et prétendument poète, qui semblait avoir posé sa table de travail dans la salle d’attente d’un salon de coiffure pour se tenir au courant des affaires du monde et y puiser l’inspiration.

-  Il faut une bonne raison pour se lever le matin. Se raser en est une, mais cela ne suffit pas. Qu’en penses-tu, Mateo ? As-tu déjà pris le tram ?

Le tramway de Montevideo avait été inauguré une dizaine d’années auparavant. Le compartiment unique dépassait les calèches et les tacots ronflants au son d’une cloche qui annonçait sa venue. Nous avons parcouru les boulevards de la ville blanche. Les bâtiments d’allure baroque, avec leurs balcons et leurs encorbellements, faisaient penser à une maquette, un monde miniature que des adultes contemplaient d’un œil rêveur. Puis le tram a pris de la vitesse en parvenant sur l’immense plaine où les eucalyptus poussaient à l’état sauvage devant l’estuaire du Rio de la Plata. Evaristo se tenait à la barre et ne disait rien du but de notre voyage. Nous sommes descendus à La Union, poursuivant à pied le long du Camino de la Aldea qui s’ouvrait sur un paysage de dunes et de sable clair. Nous sommes parvenus sur une plage déserte. Playa de los Ingleses, me semble-t-il. Mais je ne saurais l’affirmer, car toutes les plages se ressemblent devant la monotonie de l’océan. C’est alors qu’Evaristo a désigné ces silhouettes en gestation dans la nuée blanche. Les joueurs de la Céleste… Comment savait-il qu’ils viendraient ce matin s’entraîner sur la plage ? Il ne me l’a pas dit. Evaristo savait tout, avec à son instinct de journaliste, ses relations dans les milieux de la presse, ou plus simplement grâce son intuition de poète.

 
La suite de l'histoire, je la connais. Je l'ai apprise comme tout le monde ici, car j'étais trop jeune pour assister à ce match qui a bien eu lieu le 14 octobre 1917 au Parque Pereira de Montevideo. Les Argentins sont arrivés juste avant le coup d’envoi, éprouvés par un voyage épique à bord d’un navire de la marine de guerre, réquisitionné spécialement pour eux, puis d’un wagon de troisième classe. Les joueurs, tous amateurs, avaient dû rentrer au pays avant la finale, attendus par leurs patrons qui ne leur avaient pas accordé de congés. Malgré les émotions de ce périple, les Gauchos ont opposé une résistance digne de leur réputation et il a fallu attendre l'heure de jeu pour que le cadet des frères Scarone délivre son équipe d'un coup de tête en pleine lucarne. Uruguay campeon ! La Céleste remportait ainsi la seconde édition de ce championnat sud-américain, qui s'est perpétré jusqu'à nos jours sous le nom de Copa America.

Étrangement, pour une raison que j'ignore encore aujourd'hui, Isabelino Gradin n'a pas disputé la finale. Le héros de la précédente édition n'a d'ailleurs joué aucun match de cette Copa 1917, alors qu'il faisait partie de la sélection.

Il faudra attendre deux saisons avant que l'Uruguay puisse défendre son titre. La compétition avait été reportée d'une année en raison de l'épidémie de grippe qui avait fait des ravages sur tout le continent. En 1919, Isabelino Gradin remportait les médailles d'or en sprint sur deux cents et quatre cents mètres aux championnats sud-américains d'athlétisme et réintégrait les rangs de la Céleste qui effectuait le voyage jusqu'à Rio. Et il était bien sur le terrain cette fois-ci pour affronter en finale la sélection brésilienne dans le stade de Laranjeiras. La présence d'un joueur de couleur noire dans l'enceinte du club très sélect de Fluminense avait suscité bien des rumeurs. Le football, introduit par l'écossais Charles Miller au Brésil, était alors un passetemps exclusivement réservé aux blancs. La grande star de l'équipe brésilienne était alors Arthur Friedenreich, le fils d'un négociant allemand et d'une descendante d'esclaves africains. Ce métis aux yeux verts passait pour un blanc lorsqu'il s'agissait de porter le maillot de la sélection, mais les portes des piscines et des espaces de détente des clubs les plus huppés se fermaient devant lui quand l'équipe venait se mettre au vert. 

L'affrontement entre le Brésil de Friedenreich et l'Uruguay de Gradin est entré dans la légende comme le match le plus long de l'histoire du football. Deux heures et demie de jeu et une double prolongation furent nécessaires pour aboutir à la victoire des Brésiliens sur une unique réussite de Friedenreich. Le lendemain de ce succès mémorable, on pouvait admirer les souliers du héros exposés dans la vitrine d'un joailler de Rio. On dit que Friedenreich a marqué plus de mille trois cent buts au cours de sa carrière, soit plus que Pelé, mais ce record n'a pas été homologué car seule la comptabilité de son père consignée scrupuleusement dans un petit carnet est là pour en témoigner. 

Mais revenons vers Gradin, le protagoniste malheureux de cette finale, pour évoquer une petite anecdote que l'histoire officielle ne retiendra pas. En consultant la feuille de match, on apprend que trente-cinq mille spectateurs avaient pris place ce jour-là dans les tribunes et sur les gradins du stade de Laranjeiras. Ce chiffre ne tient certainement pas compte des plus pauvres, des hommes de couleur avant tout, qui s'étaient massés autour de l'enceinte. Certains avaient escaladé les toits des bâtiments avoisinants, d'autres avaient infiltré le parc du club, grimpant sur les palmiers qui agrémentaient la façade de l'édifice baroque où la bonne société carioca avait l'habitude de se réunir le dimanche. Cette foule occulte, à ce que l'on dit, s'est mise à scander le nom de Gradin et à l'acclamer à tout rompre à chaque fois qu'il touchait le ballon. Une telle démonstration de sympathie et d'encouragements pour l'adversaire avait de quoi surprendre. Du jamais vu au Brésil. A croire que l'enjeu de cette partie dépassait le cadre sportif, comme ce fut souvent le cas dans l'histoire du ballon rond.

Il faudra cependant attendre encore quelque temps avant que l'intégration de joueurs de couleur dans les clubs de football sud-américains se fasse sans heurts. L'année suivante, Friedenreich ne sera pas autorisé à défendre le titre du Brésil en Argentine, car la fédération de ce pays n'admet que des joueurs à la peau blanche sur les pelouses de ses stades. Un critère que, selon le jugement de ces messieurs, le métis aux yeux verts ne remplissait pas. En 1924, Isabelino Gradin déclina sa sélection pour les Jeux Olympiques, mais un autre joueur d'origine africaine fit le déplacement à Paris, José Leandro Andrade, qui devint ainsi le premier joueur noir à disputer cette prestigieuse compétition et à remporter la médaille d'or. Si le public français avait été subjugué par ses dribbles époustouflants au point de le surnommer la "merveille noire", les spectateurs argentins ne lui réservèrent pas le même accueil. Ce fut par des jets de pierres qu'ils saluèrent son apparition sur le terrain lors d'un match amical disputé quelques mois plus tard par la Céleste à Buenos Aires. 

Le talent des hommes sur le terrain finira cependant par venir à bout de l'obstination des plus réfractaires. Il y aura d'autres perles noires en Amérique du Sud par la suite. Ils feront les beaux jours de la sélection brésilienne notamment avec des noms inoubliables comme ceux de Pelé, Garrincha ou Jairzinho. 

Le football a évolué, les mentalités aussi...

Et quand je vois les stars d'aujourd'hui avec leur cortège médiatique et leurs fans accrochés à leurs moindres faits et gestes, il m'arrive de fermer les yeux et de me souvenir de ces silhouettes blanches qui couraient sur la plage telles des oiseaux s'apprêtant à prendre leur envol. Ils ont disparu derrière la dune, ils se sont confondus avec le ciel brumeux. L'un d'eux revient sur ses pas. On dirait qu'il a perdu quelque chose dans le sable. Il s'attarde un instant face à l'immensité de l'océan avant de repartir avec la grâce et la vitesse d'un dieu ailé. Le temps que je prenne conscience de qui il est, que je fasse peut-être la part des choses entre le rêve et la réalité en gardant l'empreinte de ce souvenir enfoui dans ma mémoire d'enfant. 

C'était le 14 octobre 1917, alors que la seconde bataille de Verdun venait de semer terreur et mort sur l'autre continent. 

Isabelino Gradin est mort sans que je m'en rende compte. C'était en 1944, alors qu'une autre guerre, encore plus effroyable que la précédente, se jouait dans le monde et retenait toute notre attention. Il était alors âgé de quarante-sept ans. Il a fini sa vie dans la même misère où il l'avait commencée, dans ce barrio de Palermo, peuplé de descendants d'esclaves, où les enfants jouent au foot pour le seul plaisir de jouer. 
 
 
Frédéric Lamoth
Le 17 juillet 2017

 


mercredi 12 avril 2017

Un Jour en Suisse (2) - L'Enfant Seul

Cette rubrique contient des textes et nouvelles proposant un regard intimiste sur la Suisse du vingtième siècle. Ce texte en est le second volet:
 
 
 
 
Saint-Gingolph, 22 et 23 juillet 1944


Tout est si tranquille. Il n’a jamais pris conscience du calme qui règne dans la cuisine, un endroit où il a l’habitude de se trouver de passage, attiré par une odeur, une envie. Une place où il y a toujours quelque chose qui bout, qui mijote sous un couvercle. C’est une sensation qui culmine, quand on sait que cela sera bientôt prêt, que l’attente, la satisfaction d’un besoin et le rassasiement se succéderont dans un enchaînement naturel. Mais tout cela se confond en cet instant, se superpose, s’annule, devant cette impression de calme plat. Il voudrait lever les yeux pour interroger sa mère. Un simple regard de sa part suffirait pour lui signifier que tout est normal. Il sait que son absence est à l’origine de cette tranquillité qui à son âge lui fait peur. Il remarque pour la première fois le tictac de la pendule. Il scrute la pelure d’un oignon qui lui paraît si fine avec ce brun particulier. Le bébé ne pleure pas. Elle l’a emmené avec elle. Il sait qu’elle n’est pas partie pour longtemps et qu’elle reviendra. Quand il est rentré en courant dans la cuisine, il s’apprêtait à lui demander ce qui se passe. Car le calme est ce qui contraste avec la tension du dehors.
Il est sorti en fin d’après-midi pour aller jouer près de l’étang. Il n’a pas demandé la permission à sa mère. Pourquoi aurait-il dû le faire, alors qu’il a l’habitude d’aller et venir dans les parages, comme tous les autres enfants du village ? Peut-être parce qu’il pressentait qu’elle s’y opposerait cette fois. Il a vu les visages des adultes empreints de gravité, les hommes qui se concertaient et tardaient à rentrer à la maison, les femmes qui se tenaient aux aguets, accoudées aux fenêtres, échangeant des regards appuyés, au lieu de bavarder. On savait qu’il se passait quelque chose tout près d’ici, de l’autre côté de la frontière. Il a capté quelques propos dans la bouche des adultes. Ils sont pris… Cette fois, c’est fini… Il y aura des représailles… Quelle folie, quelle imprudence… On va tous payer à cause d’eux.
L’ambiance était tellement oppressante qu’il a ressenti le besoin de sortir, d’aller se réfugier près de l’étang, au bord du lac. Son petit coin de liberté. Il s’est engagé sur le chemin qui traverse le sous-bois. Il a quitté les sentiers battus pour regagner la rive en longeant la roselière. Il est parvenu au bord de l’eau où tout son petit monde grouillait et s’affairait, comme si de rien n’était. Les grenouilles coassaient. Leur rumeur faisait chavirer les pensées dans une confusion fébrile, où les mots des adultes n’avaient plus de sens. Les libellules volaient en rase-mottes et faisaient du surplace au-dessus d’un remous de la surface, tels des espions traquant un ennemi microscopique et silencieux. Des mouches vibraient contre ses joues moites en susurrant leurs propos insistants. Il s’est allongé derrière les roseaux, à l’abri des regards. Il s’est mis à tripoter des cailloux et des brins d’herbe en leur imposant la forme et le mouvement de ses idées volages. Les minutes, les heures passaient et le temps ne comptait plus. Le crépuscule et ses mirages incandescents sont venus lui rappeler que le jour touchait à sa fin. Il a pris le chemin du retour, en prenant garde cette fois de ne pas se laisser surprendre par les vipères qui sortaient à la tombée du soir. Le grésillement des insectes se faisait plus pressant. En parvenant sur le chemin, il a aperçu des militaires rassemblés au loin sur le rivage. Il hâtait le pas en direction du village, quand l’un d’eux s’est trouvé subitement nez à nez avec lui au détour d’un sentier de traverse. Un officier, capitaine ou lieutenant, aux allures d’échalas avec son képi et son ombre qui s’allongeait sur le sol.
« Que fais-tu là, toi ? Rentre chez toi immédiatement. »
Il s’est mis à courir. Il est entré dans le village, a traversé la place déserte, puis a longé les façades des maisons qui s’étaient emmurées dans le silence. Il a poussé la porte de la demeure familiale et a appelé sans recevoir de réponse. Tout naturellement, il s’est dirigé vers la cuisine et a pris place sur le tabouret où il avait l’habitude de se faire servir.
 
L’horloge indique maintenant sept heures du soir. Il ouvre la fenêtre et a l’impression de découvrir les détails et les couleurs surprenantes d’un tableau qui lui est pourtant familier. Au bout d’un moment, il voit une silhouette qui s’approche d’un pas égal. Il reconnaît le Père Pannatier, le curé du village. Celui-ci l’aperçoit et s’arrête sous la fenêtre.
- Tu es là, toi ? On t’a oublié ? Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu as perdu ta langue ?
- Qu’est-ce que c’est, mon Père ? Les Allemands ?
- Oui… Ne t’inquiète pas. Ils ne passeront pas la frontière.
- Et les autres, où sont-ils ?
Il secoue la tête avec un air fatigué.
- Viens avec moi. Je te garde au presbytère, jusqu’à ce que tes parents viennent te chercher.
 
C’était le soir du 22 juillet 1944. Vers onze heures du matin, un groupe de francs-tireurs avait ouvert le feu sur une patrouille allemande. Dans l’après-midi, les rues de Saint-Gingolph avaient été le théâtre d’une bataille rangée entre les maquisards et les soldats de la Wehrmacht. Une grenade avait mis le feu au poste de douane. La frontière avait été ouverte. Les habitants s’étaient réfugiés dans la partie suisse du village, puis un vent de panique avait poussé toute la population de Saint-Gingolph et de la bourgade voisine du Bouveret à prendre la fuite. La brigade de montagne 10 avait pris ses positions dans le Chablais, prête à intervenir du côté suisse. Le bruit courait que les Allemands allaient tout raser.
On lui a raconté tous les détails de l’événement par la suite et il n’a rien oublié. Les notables du Bouveret s’étaient réunis et son père les avait rejoints pour essayer d’en savoir plus. Pendant ce temps, sa mère avait embarqué sa petite sœur dans la poussette pour se rendre à la gare où des convois avaient été organisés pour évacuer les réfugiés. Dans l’affolement, on l’avait oublié. Le curé du Bouveret l’avait recueilli chez lui. Il avait dormi dans une antichambre du presbytère. Le lendemain, il avait attendu toute la journée. Dans l’après-midi, une forte odeur de roussi s’était propagée dans l’air. On avait aperçu la fumée qui avançait lentement en répandant son ombre grise au-dessus du lac. Il avait retrouvé ses parents plus tard dans la soirée. On a su par la suite que les Allemands avaient fusillé les quelques habitants de Saint-Gingolph qui n’avaient pas pris la fuite, avant d’incendier le village avec leurs lance-flammes.
On n’a plus reparlé de cette tragédie à la maison. Un an plus tard, sa petite sœur succombait à une méningite. Ses parents en furent très affectés. Pendant longtemps, il n’a rien osé leur demander. Ce n’est qu’une fois adulte, après la mort de son père, qu’il a abordé pour la première fois ce sujet avec sa mère. Elle a répondu sur ce ton tranquille et désinvolte qui avait le pouvoir de le rassurer quand il était enfant:
« Que voulais-tu que l’on fasse ? On ne savait pas où tu étais. Je me doutais bien que tu étais en vadrouille quelque part du côté du marais et je me disais que personne n’irait te chercher là-bas. Tu n’étais qu’un enfant, et puis malin, comme tu étais, tu aurais su te débrouiller pour ne pas te faire remarquer. J’avais de toute façon dit au curé de s’occuper de toi au cas où tu reviendrais. »
 


dimanche 26 février 2017

Un Jour en Suisse (1) - L'Histoire de l'Ours

Cette rubrique contient des textes et nouvelles proposant un regard intimiste sur la Suisse du vingtième siècle. Ce texte en est le premier volet:

L'Histoire de l'Ours

On raconte que, au mois de mars 1935, un ours s’est échappé de la fosse à Berne et qu’on l’a retrouvé devant l’échoppe d’un charcutier. Le père de Rüdi se plaisait à raconter cette histoire en l’édulcorant à sa façon. Le plantigrade se serait dressé sur ses pattes arrière, faisant docilement la queue avec les ménagères pour réclamer sa part de Bratwurst. De là est née l’image de la bête sauvage qui se tient dans cette posture, un peu contre nature, et avance d’un air hagard, quand Rüdi pense à ces années-là.
Son père lui a appris à marcher droit. Cela voulait dire se tenir droit, bien sûr, mais aussi adopter une certaine posture. Déterminée et à la fois désinvolte, avec les mains dans le dos, le poing à demi-fermé. Marcher sans dévier de sa trajectoire, cela va de soi, ce qui n’empêchait pas de regarder autour de soi, en gardant l’esprit libre, la tête en mouvement pour saluer, acquiescer au babillage de la vie.
Son père était pâtissier. Il était le propriétaire et le gérant d’une confiserie qui avait pignon sur rue dans la Herrengasse. Il avait connu son jour de gloire, le jour de Noël 1936, quand il avait honoré une commande de l’ambassade d’Allemagne, livrant lui-même la tourte Forêt-Noire surmontée d’une colombe en massepain confectionnée spécialement pour l’occasion. Il aimait rappeler les moindres détails de cette visite. On l’avait fait patienter dans une antichambre. N’osant prendre place sur le canapé gondole devant le portrait du Führer, il avait attendu debout en commençant à trouver le temps long. Quelle ne fut pas sa surprise quand il avait vu la porte à double battants s’ouvrir pour laisser entrer l’ambassadeur en personne. Et pas n’importe quel Obersturmführer en bottes de cuir… Un baron, dont il se plaisait à répéter le nom à la consonance exquise: Ernst Von Weizsäcker. Ainsi que le compliment dont on le gratifia dans la plus pure langue de Goethe: Wunderschön… Ce fut la seule parole que prononça ce distingué diplomate en posant un regard interdit sur la colombe, comme si cette dernière allait subitement prendre son envol devant la mine outrée du Führer.

D’autres commandes sont venues par la suite, même si l’ambassadeur n’était plus le même et ne se déplaçait pas pour le recevoir. Le père se voyait déjà promu au rang de fournisseur officiel. Jusqu’à ce jour d’avril 1941 où arriva la dernière commande, à l’occasion de l’anniversaire du Führer. L’événement était assez réjouissant pour qu’on le récompensât cette fois-ci avec des billets pour le match Suisse-Allemagne qui avait été programmé pour cette célébration. Rüdi a donc accompagné son père au Wankdorf, ce jour-là. La foule affluait vers le stade qui ressemblait à  une forteresse avec ses tours carrées. L’oriflamme à croix gammée flottait à côté du drapeau suisse et les lettres du mot « Toblerone » pointaient comme des créneaux sur le cadran de l’horloge. Rüdi se souvient d’avoir vu le général Guisan et le conseiller fédéral Kobelt qui se tenaient droits comme des « i », alors que retentissait l’hymne du Deutschland über alles, salué par la délégation allemande. Sur le terrain, les Teutons semblaient prendre la maîtrise du jeu, faisant circuler le ballon par de longues passes millimétrées. Les Suisses, moins organisés, faisaient bloc en défense et fonçaient corps et âmes dans la mêlée. Leur tactique rudimentaire s’avéra plus efficace. Après un premier but allemand, ils finirent par s’imposer deux à un. C’était le délire dans les tribunes. On les a eus… Comme à Sempach… Le père agitait son chapeau en oubliant de se tenir droit. La victoire semblait imposer une trêve dans leurs leçons de maintien.

Mais c’était la guerre. La discipline et la rigueur étaient de mise. Les clients allemands ne se sont plus manifestés cette année-là. On aurait pu croire qu’il fallait un peu de temps pour digérer la défaite. Cependant, Noël arriva, sans la moindre commande de l’ambassade, où l’on devait être davantage préoccupé par les nouvelles du front de l’est. Les mesures de rationnement se sont multipliées l’année suivante. La viande, le lait, enfin le pain, limité à 225 grammes par personne et par jour. La pâtisserie restait ouverte et le père se levait chaque jour à la même heure, pour se tenir derrière le comptoir comme un soldat fidèle qui monte la garde. Il vendait surtout du pain, mais mettait un point d’honneur à confectionner encore quelques Kirschtorten, la spécialité de la maison, pour satisfaire la demande de quelques bourgeois qui faisaient de la résistance en refusant de déroger à leurs habitudes du dimanche, célébrant leurs mariages, leurs baptêmes comme si de rien n’était, puisque la vie continuait.

L’après-midi pourtant, le père et le fils étaient souvent désœuvrés. La plupart des hommes étaient mobilisés et les longs crépuscules d’été appartenaient aux femmes et aux enfants qui prenaient d’assaut les parcs et les espaces verts de la ville. Le père sortait prendre l’air et insistait pour que Rüdi l’accompagnât. C’est à ces occasions qu’il a appris l’art de marcher droit, avec maîtrise, désinvolture, et l’esprit libre. Son père racontait encore l’histoire de l’ours, avec une légère variante cependant, qui témoignait de son humour particulier. N’étant pas au fait des dernières actualités du monde, l’ours était revenu cette année-là pour réclamer sa part de viande et s’était montré un peu grognon quand on lui avait parlé du rationnement. Rüdi avait grandi et l’histoire ne le faisait plus rire.

Un jour, un cirque ambulant a établi ses quartiers dans la ville. La diversion était de taille, même si l’on déplorait l’absence des chevaux, réquisitionnés par l’armée. Exceptionnellement, ils se sont arrêtés, au lieu de passer leur chemin en observant. Le père s’est même laissé aller à quelque débordement d’enthousiasme en promenant son regard sur la place où l’animation battait son plein. Cette musique… Ces couleurs… Ces jongleurs, acrobates, bateleurs, venus des quatre coins de l’Europe !
Un personnage attirait l’attention des badauds. Un clown… Un clown en dehors de la scène. Torse nu, avec de grandes chaussures jaunes, une paire de bretelles retenant sa salopette. Il était en train de se débarbouiller la face à une pompe à eau. Le visage encore dégoulinant, il a trébuché sur un chien en marmonnant quelques jurons en italien. L’animal s’est rebiffé en grondant et aboyant. Un individu qui fumait une pipe, assis sur le marchepied d’une roulotte, s’est mis à hurlé contre le clown et l’a traité de « fasciste ». Une femme alors a déboulé sur la place, une grande blonde au visage rouge qui devait être la dresseuse d’ours. Elle s’est écriée:
-  Vous ferez moins les malins quand nos Panzers auront écrasé vos petits fortins couverts de merde de vache !
Un autre clown qui amusait les enfants avec une batterie de cuisine a fait s’entrechoquer les casseroles accrochées à son cou en émettant un rire étranglé. Une famille d’acrobates était occupée à ranger du matériel non loin de là. La mère a continué d’étendre son linge, comme si elle n’avait rien entendu, alors que le père et la fille, tenant chacun l’extrémité d’une toile cirée, ont interrompu leur geste. Des regards sombres se sont élevés de part et d’autre, comme des batteries qui se répartissaient l’espace d’un champ de bataille en pointant dans toutes les directions. L’homme à la pipe a craché par terre avant de rentrer dans sa roulotte en claquant la porte. Quant à l’espèce de Lorelei, elle avait déjà disparu, laissant planer l’écho de son cri comme un mirage. Rüdi l’a vu ressurgir quelques instants plus tard… Ou était-ce le fruit de son imagination ? Elle avançait sur la place, entraînant l’ours à sa suite au bout d’une baguette. Muselé, dressé sur ses pattes arrière, l’animal se dandinait en portant un regard bestial sur l’assemblée. Et un orgue de barbarie fredonnait une rengaine au rythme de la manivelle. Alors, il a senti la main de son père qui se resserrait sur la sienne et l’entraînait hors de la place.
Ils sont revenus par la Marktgasse. Ils sont passés devant les fontaines peintes, celle du Kindlifresser, le mangeur d’enfants, qui ne faisait plus peur. Ils ont suivi leur chemin jusque chez eux sans s’arrêter et sans dévier de leur trajectoire.
 
Rüdi n’a pas oublié cette histoire d’ours, même s’il ne l’a jamais racontée à ses enfants. Il lui arrive encore aujourd’hui de parcourir le même itinéraire. Le décor a peu changé le long des rives de l’Aar jusqu’au Marzilibad. Et s’il ne songe plus à marcher droit, libéré de la tutelle paternelle, il garde cependant les mains jointes derrière son dos par habitude. Il flâne, il déambule, sans but précis. Et ses pas le portent inconsciemment sur ces pentes douces et sinueuses. Un jour, il a vu un vieillard sur l’Untertorbrücke. Arrêté en marge de la circulation, il regardait l’eau couler sous le pont. Son parapluie était resté accroché à la barrière, à quelques mètres de lui. Il faisait penser à l’un de ces vieux déments qu’on voudrait prendre par la main. Oubliant qui ils sont et où ils vont, ils gardent cependant cette lucidité froide qui les attire vers le vide.
Alors, Rüdi a cru voir le spectre de l’ours qui passait par là. Celui qui s’était échappé de la fosse et errait encore, n’ayant pas satisfait sa faim, celui qui amusait la galerie pendant la guerre en suivant la baguette de la Lorelei d’un air hagard. L’ours, quittant un instant sa nature bestiale, posait sa main sur l’épaule du vieux monsieur, comme pour lui inculquer sa force. Pour lui signifier que la vie, suivant son cours tranquille, reprendrait le dessus. Alors, Rüdi savait que le vieux monsieur finirait par se détourner. Et lui aussi passait son chemin sans s’inquiéter.

 

mercredi 22 février 2017

Soeurs de sang (roman feuilleton): Episode 2


 
 
Alcides se réveille en sursaut. L’image d’un rêve stagne au-dessus de lui. Une femme est étendue. Une fumée s’échappe de sa tempe gauche. Une longue bouffée de couleur pourpre. Sa tête repose sur un écrin de cheveux noirs. Les yeux sont clos. Le visage est serein. Un sourire scelle ses lèvres. Elle est nue. Et cette nudité paraît lointaine, inaccessible au désir, en marge des sentiments humains, comme le corps d’une noyée que préservent les eaux calmes. Une luminosité court à fleur de peau, comme si elle remontait vers la surface, émergeait dans un jour radieux. L’hémorragie se poursuit, elle n’en finit pas de se vider de cette humeur trouble. Le rêve prend la forme d’un ruban qui se détache et ondule dans le vide en crevant l’écran de la lumière.

Il se lève. Il se précipite sur le balcon. C’est un jour d’octobre, terne comme les autres. Il regarde le parc et les arbres encore engourdis par la brume. La place est déserte et le dessin à la craie garde encore ses couleurs en filigrane.
Sibylle… Est-elle encore en vie ? Il n’a pas rêvé d’elle, mais de l’autre, celle qu’il ne reverra sans doute jamais. Il revient à l’intérieur et saisit le téléphone portable de la jeune fille qui est resté sur la table de la cuisine.
« Vous avez un nouveau message. »
 « Elle s’appelle Sibylle Vanel. Elle attend que vous lui rendiez son smartphone. Hôpital de la zone ouest, soins continus de chirurgie, neuvième étage. »
 Le numéro de l’expéditeur n’est pas celui de l’homme qu’il a appelé hier soir. Il le trouve dans la liste des contacts, sous le nom de Tamara. Sans doute une amie.

C’est jeudi. Il a cours à la fac, mais il décide de ne pas y aller. L’hôpital de la zone ouest se trouve à l’autre bout de la ville. Il ne s’y est jamais rendu auparavant. S’il n’y a pas trop de circulation, il pourrait y être assez rapidement avec son scooter. Il répond : « J’arrive dans une demie heure. »

 La matinée est déjà bien avancée quand il parvient dans le hall principal de l’hôpital. En passant devant le kiosque à journaux, il aperçoit les gros titres sur les manchettes : « Acte barbare dans un café », « le terrorisme atteint notre cité ».
Machinalement, il s’arrête et scrute l’étalage des couleurs sur la devanture du marchand. Il s’attarde un instant devant l’étagère des boîtes de chocolat. Certaines ont déjà leur emballage cadeau. La boutique d’un fleuriste se trouve juste à côté. Il s’y rend, attiré par le blanc délicat d’une fleur qui se dresse dans un papier cellophane. Une orchidée. Il se décide à l’acheter.
Le téléphone de Sibylle se met à sonner au moment où il quitte la boutique. Il s’arrête, affolé. L’écran affiche le même numéro, codé sous le nom de Tamara. Il reste immobile, pétrifié, comme si une voix allait l’assaillir subitement au milieu de cette foule indolente. Un enfant le bouscule en entraînant sa mère à sa suite vers le rayon des bandes dessinées. Son enthousiasme le tire de sa torpeur.
- Ah, vous vous décidez enfin. J’ai cru que vous n’alliez jamais répondre… Etes-vous déjà arrivé ? Je voulais vous dire d’attendre en bas. Mais... Je vous vois ! Retournez-vous. Vers la cafétéria. Une fille avec un manteau rouge.
Il situe immédiatement la femme qui est assise seule à une table ronde. Une brune au teint pâle qui le scrute intensément de ses yeux verts, sans sourire, sans desserrer les lèvres. Elle ne lui laisse pas le temps de se présenter :
- Tamara… Mais je suppose que vous connaissez déjà mon prénom. Je suis une amie.
Ils ne se serrent pas la main. Alcides finit par s’asseoir sans y être invité. Ils s’observent mutuellement. Elle ressemble à une secrétaire de direction, avec une coupe au carré, de longues mèches qui épousent la courbe de son visage. Un mélange de charme et d’austérité. Il attend qu’elle le questionne.
- Je pense qu’il vaudrait mieux que vous ne montiez pas la voir… Je devrais être au travail, mais j’ai pu me libérer. Vous aussi ?
- J’ai séché les cours de la fac.
Elle lève un sourcil étonné.
- Enfin, j’étudie la philo et je suis indépendant. Je suis développeur de sites informatiques… Comment va-t-elle ?
- Elle a été opérée cette nuit. C’est sérieux. La lame a pénétré sur une dizaine de centimètres. L’intestin est perforé. Ils ont dû réséquer un bout de côlon. Il y a un risque d’infection… Et vous ?
- Ça va.
Elle l’interroge de ses yeux aux reflets d’aigue-marine. Il baisse la tête et remarque les deux tasses de café vides devant elle.
- Je peux vous offrir quelque chose ?
- Non merci.
- Tout s’est passé si vite…
- Vous étiez avec elle ?
- J’ai fait de mon mieux pour lui venir en aide.
- Je veux dire : vous étiez avec elle au moment où cela s’est passé.
- Je suis arrivé après. J’ai vu et… Je suis rentré. Elle était recroquevillée contre la paroi, dans le fond de la salle.
- Donc, elle n’était pas avec vous… Alors, avec qui ? Ce café ne se trouve pas dans le quartier où elle habite, où elle travaille. C’est à l’autre bout de la ville. Elle n’avait aucune raison de se trouver là à cette heure-ci. C'est étrange… Elle vous a remis son smartphone. J’ai pensé que vous vous connaissiez, qu’elle devait vous rencontrer là-bas… C’est ce qu’il croit aussi…
Alcides soutient le regard dubitatif de la jeune fille qui apparaît encore plus pâle.
- Alex… Ils vont se marier dans deux semaines.
- J’ai vu les assaillants sortir en trombe. Personne d’autre… Quand je suis rentré, il n’y avait que trois clients. Le… Enfin, la victime… Un vieux monsieur seul à une table. Et elle… Il y avait aussi quelqu’un près de la porte, une dame qui s’est esquivée; je n’ai pas vu son visage. Je n’ai vu personne d’autre.
- Bon… Merci… Merci de sa part. C’est une fille forte et courageuse. Je pense qu’elle se remettra vite. Mais elle a besoin de repos… Que faites-vous avec cette fleur ?
- Je… Je pensais la lui offrir.
- Elle déteste les orchidées… Allons, il ne faut pas la déranger maintenant.
Il se lève.
- Vous oubliez quelque chose.
Pour la première fois, elle lui sourit et tend la main. Il rend le téléphone portable en bredouillant une excuse.
Tamara s’éloigne en direction des ascenseurs. Elle est grande, plus grande qu’elle n’y paraissait au premier abord. Elle marche d’un pas ample à travers cette foule, cette rumeur confuse, qui semble ne pas avoir d’emprise sur sa silhouette aux contours lisses. Les portes de la cabine se referment sur elle. Il croit entendre le son d’une voix off qui l’accueille à bord. « L’ascenseur monte. »
Il retourne au kiosque et achète le journal. L’événement s’étale sur une double page. On en sait un peu plus sur l’identité des agresseurs. Un Français et un Tunisien, âgés de vingt-trois et dix-neuf ans. Ils prétendent avoir agi pour faire respecter le nom d’Allah. On a aussi publié le témoignage du tenancier du bar. Alcides s’efforce de le retrouver dans sa mémoire, mais il ne voit personne derrière le comptoir. Seulement des bouteilles alignées, intactes, renfermant des couleurs qu’une lumière caresse en profondeur. Le témoin dépeint la scène du crime. Le couteau qui frappe à répétition la gorge de la victime. Aucune mention de ce coup bas qui envoie la fille par terre, la fait rouler contre le mur. A cette lame qui reluit maintenant d’un sang mêlé. Pas d’allusion à l’autre femme qui s’éclipse et laisse son empreinte de velours. Quant au vieillard… Il est sans doute superflu de relater l’épisode de leur confrontation silencieuse après le passage de la tornade. On va jusqu’à pousser l’imaginaire dans le moindre détail en se disant qu’il a réglé sa consommation par quelques pièces sonnantes et trébuchantes.
Non, rien de tout cela. Peut-être a-t-il rêvé ? La fille qu’il vient de rencontrer pourtant est bien réelle. L’éclat de ses yeux froids parle d’une même vision, raconte la même histoire.

 Il a quitté l’hôpital. Il marche en s’éloignant du parking. Il porte toujours l’orchidée qui s’incline avec sa grâce solitaire. Son long pistil et ses pétales ouverts semblent vouloir lui chuchoter quelque chose. Il rentre à pied, se disant qu’il ira chercher son scooter un autre jour, quand il reviendra la voir. Il traverse tout le centre-ville en préservant sa fleur dans le mouvement de la foule. Lorsqu’il arrive devant chez lui, il fait une halte dans le parc. Il prend son téléphone où il a pris soin d’enregistrer le numéro de Sibylle. Il lui envoie le message suivant :
 « Alcides Forbin. Boulevard des Bastions 14, cinquième étage. »
 
Suite de l'histoire à suivre online sur le site:
Welovewords:
 
 

dimanche 18 décembre 2016

Soeurs de Sang (roman feuilleton). Episode 1



 



 
 
 


Episode 1

Tout s’est passé très vite. Alcides se souvient d’un cri, d’un éclat de verre et d’une couleur. Le cri est féminin, lancinant. La couleur est plus intense que le sang et se déploie comme un lambeau. Sous l’effet de la stupeur, il cède au réflexe de l’homme moderne; il saisit son smartphone et prend un cliché. De quoi au juste ? Il ne sait pas. Il tend une antenne vers ce condensé de vie qui fait éruption, il capte une onde qui se propage. L’instant d’après, deux hommes le bousculent en sortant d’un café. Il lève la tête et voit l’enseigne: « Noir Tango ». Et c’est encore la couleur qui apparaît derrière la vitrine, violette, lie-de-vin, qui flotte dans le silence. L’homme, parti en trombe, a déjà disparu à l’angle de la rue.

Il comprend que quelque chose de grave vient de se passer. Un crime, un braquage. Il hésite. Il finit par rentrer. La scène qu’il découvre ressemble à une peinture naïve, sans relief et sans perspective. Un homme git au sol. Chauve, corpulent. Enorme. Du sang se répand autour de sa face convulsée. Une femme est recroquevillée contre le mur. On ne perçoit qu’une chevelure raide, teintée de roux. Et puis il y a ce vieux monsieur assis qui soulève une tasse de café entre le pouce et l’index. Le geste est interrompu. On dirait qu’il contemple un rêve, une saveur. Il retient ce qui subsiste après la mort, fragile et dérisoire.

Alcides cherche désespérément de l’aide, mais il n’y a personne derrière le comptoir. Les employés ont déserté. Soudain, la porte s’ouvre. Il se retourne et voit une autre femme qu’il n’avait pas remarquée auparavant. C’est elle qui porte la couleur, une écharpe pourpre qui traîne dans son sillage. Elle a déjà tourné la tête. Ses talons claquent sur le pavé. Alcides n’a pas le temps de s’attarder sur cette vision. Il comprend que l’homme a son compte. Alors, il s’approche de la jeune fille qui tremble et sanglote. Il voit ce qu’elle cache entre ses doigts, la blessure qui glapit contre son ventre. Il saisit son poignet. Sans qu’il s’en aperçoive, un homme a fait irruption à ses côtés. Il dit qu’il est médecin et se met aussitôt au travail. Il écarte les lèvres de la plaie qui crache très peu de sang. Alcides respire son haleine douceâtre. Il tient toujours cette petite main froide. Il s’y accroche. Encore et encore. Aussi longtemps qu’il peut. Mais il a perdu la notion du temps. Il lui semble que la police, les secours, ont rappliqué en quelques minutes au son de leurs sirènes hurlantes, même si cette attente lui a paru interminable. Il a l’impression que tout ce monde se disperse subitement, que l’agitation se dissipe comme la brume d’un rêve. Et alors qu’il va se réveiller et peut-être tout oublier, il sent encore la poigne de la fille qui remet un téléphone portable entre ses mains.

-  Trente-neuf, quinze, soixante-neuf… Il est dans l’avion… Il faut l’appeler.

La voix étouffe déjà sous un bruit de velcro et de sangles qui se referment. Il suit la civière et se retrouve seul dans la rue après le départ de l’ambulance. Il regarde l’écran. Le téléphone vient de se verrouiller. Il comprend que la série de chiffres correspond au code et s’efforce de se le remémorer. Trente-neuf, guerre mondiale. Quinze… Quinze avril, l’anniversaire de Dani… Soixante-neuf… On a marché sur la lune. Sa mémoire se révèle extraordinaire, comme galvanisée par la violence des événements. Qui est cette fille ? Qui doit-il appeler ? Comment s’annoncer ? Au nom de qui ? Il est dans l’avion… Cela veut dire qu’il n’est pas joignable en ce moment. Ce « il », qui est forcément l’homme qu’elle aime et qui vole dans le ciel en provenance de nulle part, vers une destination inconnue.

 

De retour chez lui, Alcides reste plusieurs heures allongé sur son lit, en gestation, dans le ventre de cet immeuble où les bruits se condensent, se cristallisent avant de pouvoir rendre le moindre écho. Des pensées germent, avortées avant même de parvenir à sa conscience. Des sentiments de frayeur, de désespoir et d’extase se fraient un passage à travers les couches plus denses de la raison, alors qu’il s’efforce de reconstituer le film des événements. Mais si sa mémoire a tout gardé, elle restitue les choses en vrac. Des éclaboussures, des couleurs… Encore ce violet qui prend le dessus sur le rouge, plus profond, plus froid que le sang. Il repasse plusieurs fois la séquence de quelques secondes qu’il a captée avec son smartphone. On distingue effectivement une femme derrière la vitrine, d’allure plus âgée que celle qu’il a côtoyée de près. Les cheveux noirs, l’écharpe pourpre, rappellent les tons de la nuit. Le visage apparaît singulièrement pâle, telle une lune qui menace de s’éteindre avec le jour. Il essaie encore de se souvenir de la silhouette qui s’est esquivée au moment où il se retournait. Seule subsiste une ombre. Un bruit, le claquement des talons. Elle a tout vu, tout entendu. Elle emporte ces images, elle se détourne de cette scène, telle la mort elle-même qui ne voudrait pas de cette offrande.

La mort… Il pense à l’autre femme, si jeune, aux palpitations de cette plaie qui répand son souffle viscéral. Est-elle encore en vie ? Il se souvient de la lourde responsabilité qui lui incombe et saisit le téléphone. Il compose le code et se rend compte qu’elle ne lui a pas donné de nom ou de numéro. Dans le carnet d’adresses, il lit « Monamour » parmi une liste de diminutifs féminins. Cela doit être cela. Il appuie sur la touche d’appel. La sonnerie retentit quatre fois avant qu’une voix d’homme ne se fasse entendre.

- Sibylle, chérie, je viens d’arriver. Pas encore eu le temps d’appeler. Je serai là d’ici une heure.

- Je ne suis pas Sibylle.

Il reprend sa respiration dans le silence qui s’ensuit. Son interlocuteur est trop abasourdi pour poser la moindre question. Il s’efforce de répondre à cette interrogation muette.

- Elle est à l’hôpital… Un accident. Enfin, non : un attentat. Elle s’est trouvée là par hasard… Une blessure au ventre. Ce n’est pas grave, rassurez-vous. Enfin, je ne sais pas. Elle est à l’hôpital.

- Mais qui êtes-vous, non de Dieu ?

- Je ne sais pas… Je veux dire, je m’appelle Alcides Forbin… J’étais dans le café quand…

- Quel café ? Où est-elle ? Quel hôpital ?

Il se rend compte qu’il n’en a pas la moindre idée.

- Je ne sais pas… Je ne sais pas… C’était au café de…. Appelez la police… Mais dites-moi, quel est son nom ? Comment s’appelle-t-elle ?

On a déjà raccroché. Il doit lui rendre ce portable et ne sait rien d’autre que son prénom… Sibylle… Il y a des milliers de Sibylle… Une fille de vingt-cinq ou trente ans avec une chevelure aux reflets fauves. « Noir Tango ». Le nom du café lui revient à l’esprit. On a dû l’emmener au centre hospitalier de la zone ouest qui est le plus proche de ce quartier. Que faire ? Rappeler ? Ce n’est certainement pas le moment.

 

Il regarde les petites icônes sur l’écran. Il est tenté d’explorer la galerie photo, mais un sentiment de pudeur le retient. Il va prendre l’air sur le balcon. L’après-midi touche à sa fin. C’est l’instant le plus lumineux qui précède le crépuscule. Depuis le cinquième étage, il a une vue qui embrasse tout le parc et le sous-bois qui s’étire jusqu’aux abords du centre-ville. Une équipe de juniors s’entraîne sur le terrain de football. Des enfants s’amusent sur la place de jeu, tandis que des mères flânent sur les bancs. Il est alors témoin d’une scène banale et quotidienne qui a lieu sur la place devant la grille du parc. Deux hommes disputent une partie sur l’échiquier géant. Un peu plus loin, un artiste termine une fresque à la craie sur le bitume. C’est un visage de femme avec des cheveux ondulés, des yeux grands ouverts, et un insecte, une sorte de scarabée qui se pose sur son front. Les nuances des couleurs crayeuses se révèlent avec la distance, comme émergeant d’un flou. Sans réfléchir, il saisit le smartphone de Sibylle et prend un cliché. La photo est réussie. Le tableau est figé dans une intense précision, avec la lumière toute proche qui le recouvre comme un givre. Il songe à la rosée, au gel, à la pluie qui, tôt ou tard, viendront tout effacer. Mais l’image subsistera; il ne la supprimera pas. Peut-être qu’elle la verra… Oui, sans doute, elle la verra un jour en parcourant la galerie photo de son portable.

 

Il retourne dans le salon. L’ombre déjà tapie à l’intérieur annonce le soir. C’est l’heure du dîner. Il n’a pas faim. Il se retrouve soudain nez à nez avec son téléviseur. Les informations… Comment n’y a-t-il pas songé plus tôt ? Il zappe sur toutes les chaînes. Mais non… Séries, publicités, débat politique, documentaire animalier… Le monde continue de babiller, se trémousser, pendant qu’une petite bouche muette crache un peu de sang, comme si elle voulait parler d’une vie fragile, indécise, sans trouver les mots pour l’exprimer.

 

C’est enfin le journal de vingt heures et la nouvelle fait la une.

« Acte terroriste. Un professeur de latin-grec assassiné à l’arme blanche. Deux autres personnes blessées. Deux hommes viennent d’être interpelés. L’attentat pourrait être en lien avec l’Etat Islamique, mais n’a pas encore été revendiqué. »

 

Non, il n’a pas rêvé. Des images défilent. Un homme qu’il ne reconnait pas et qu’on présente comme le tenancier du bar prétend qu’il a entendu l’un des terroristes invoquer le nom d’Allah. On voit les fourgons de la police et l’ambulance, un corps enveloppé dans une housse rouge sur une civière. La chevelure qui dépasse est plutôt terne. Est-ce bien elle ? Serait-elle différente de ce qu’il a perçu, imaginé peut-être, dans ce trop-plein de couleurs intenses ?

 

Le portable de la jeune fille se met à sonner. Alcides s’approche, le cœur battant, sans oser porter la main vers l’appareil. Le numéro qui s’affiche n’est pas celui de l’homme à qui il a parlé. Il compte les sonneries, mélodieuses, personnalisées, insistantes. Neuf au total. Quelque secondes plus tard, un signal sonore retentit. Il hésite un instant, puis appuie sur la touche de la messagerie, avec ce sentiment de culpabilité qui lui rappelle son enfance.

« Vous avez trois nouveaux messages. »

 

Aujourd’hui, 20h.17

« Hello, tu ne m’as toujours pas répondu pour jeudi. Pour le resto chinois, y a Asia Garden, vue panoramique à l’étage, bons reviews. Sinon, le Canard Tonkinois, bien aussi, moins cher. Bises. Inès. »

 

Aujourd’hui, 19h.38

« Pouvez-vous SVP me rappeler concernant l’annonce pour le vélo d’appartement (post 534713). Merci. »

 

Aujourd’hui, 19h.04

« Ciao ma grande, Prague by night. Virée sur le pont Charles avec Greg. Shopping extra. Soeurette. »

 

Une photo accompagne le message. Un selfie. Une jeune fille tout sourire devant la vitrine d’un magasin de marionnettes. Une main gracieusement levée comme si elle dansait en tenant les fils invisibles des poupées suspendues. La chevelure est plus claire, permanentée aussi. Alcides s’efforce de trouver quelque similitude dans les traits du visage, joufflu, plein de vie. Trop rose à cause du flash et de la lumière artificielle en arrière-plan.

 

Il repose l’appareil. Une immense fatigue l’accable soudain. Il se laisse choir sur le lit, bras écartés, et ferme les yeux. Parmi les ombres qui se bousculent dans sa tête, une silhouette prend les devants, s’impose avec violence. L’homme qui a failli le renverser en se précipitant hors du café. Alcides est incapable de lui attribuer un visage. Il se rend compte que la scène projetée dans sa mémoire alterne des couleurs vives, obscènes et sans nuances, avec des plages obscures, à l’emporte-pièce. Le mouvement est présent, mais complètement figé. Une sorte de contrecoup, une secousse qui reste contenue dans le vase clos de sa conscience. Il s’attend à ce que cette tension éclate. Alors, il perçoit une chose étrange. La résolution de cette tension, la reprise du mouvement et de la vie, là où on ne les attend pas. Le vieillard qui se trouve au centre du tableau, assis à une table ronde… Il reprend le geste interrompu. Il porte la tasse de café à ses lèvres, puis la repose délicatement sur la soucoupe. Une petite cuillère tinte au contact de la porcelaine. Cette onde s’enlise dans les strates du silence. Il n’y a plus personne derrière le comptoir et dans la salle. Le bar est fermé. « Noir Tango » … Il y a encore de la lumière à l’intérieur. Des passants longent la vitre sans y prêter attention.

Alcides est toujours allongé sur son lit. Il n’a pas eu la force d’éteindre la lumière. A la fatigue succède maintenant une tristesse immense. Un vertige. Il implore le sommeil, la nuit. Qu’elle jette sur eux tous son voile pudique, à défaut de tout effacer.